Bonne nuit Punpun par Inio Asano, sondeur des abysses humaines

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Fanart Bonne nuit Punpun

C’est dans une joie fébrile que je suis heureuse d’écrire un premier article sur un œuvre culturelle magique en vous parlant de Bonne nuit Punpun, mon dernier coup de cœur en puissance. Je parlais d’Inio Asano et de son très maîtrisé et introspectif manga de science-fiction Dead Dead Demon’s Dededededestruction sur Nébulbeuse (juste ici) qui m’emballe toujours autant puisqu’il n’est pas terminé (pour mon ô plus grand bonheur). Cet été je me suis mise en quête de tout lire ce qu’il me serait possible de trouver de l’auteur. J’avais ce besoin viscéral quasi-vital de me nourrir de son univers pour abandonner le quotidien d’angoisses pré-déménagement à l’étranger qui était alors le mien. C’est alors que j’ai lu Bonne nuit Punpun, le dévorant en état de presque transe, savourant avec ravissement le génie d’Inio Asano pour ses univers sombres-réflexifs peuplés d’êtres avec qui j’ai toujours envie de traîner un peu plus.

Bonne nuit Punpun c’est donc tout simplement l’histoire de Punpun Punyama que l’on suit durant son enfance et son adolescence jusqu’à ce qu’il soit jeune adulte. Il s’agit d’un manga terminé qui compte onze volumes en français et qui se classe très bien dans la catégorie « tranche de vie ». En effet, on y retrouve le quotidien de Punpun à l’école et dans sa famille. Pour le moment rien de plus classique. Sauf que… Punpun, en plus d’être dessiné comme un petit oiseau dans un trait naïf au cours des premiers volumes de la série, est un jeune garçon qui n’a pas une vie simple. Témoin de violence conjugale à la maison à un jeune âge, l’(anti)héros du récit se retrouve à vivre avec son oncle qui prendra soin de lui et tentera de le guider du mieux qu’il peut à travers les aléas de la vie. Ce qu’il a de particulier aussi, ce petit garçon, c’est que chaque fois qu’il vit des situations complexes ou qu’il se remet en question, ce dernier s’adresse à une entité mystique qu’il appelle « Dieu » et qui a une forme un peu décalée dans le manga.

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Le petit Punpun et sa bande, la tête couverte de perséides
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Exemple de « Dieu » (oui oui cette photographie de tête funky) et du ton très rigolo de Bonne nuit Punpun

Ainsi, la vie de Punpun suit son cours et plus on avance dans l’histoire plus on découvre que le personnage principal est un être mélancolique, anxieux et qui se retrouve souvent dans des états de flottement et de dépression face aux situations qu’il doit affronter. Plutôt solitaire, certainement très introspectif, le jeune Punpun s’entoure de peu d’amis qui ne sont pas moins intéressants et attachants. Le fil conducteur du récit, ce qui lie les volumes les uns aux autres, est l’histoire faite d’allers et retours qu’il vit avec Aiko Tanaka, son premier amour de jeunesse qui l’obsède et ne quitte pas ses pensées durant toute la série.

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Aiko & Punpun

Il est difficile de vraiment en dire plus sur l’histoire. Le génie d’Inio Asano est de créer une ambiance et un climat à son œuvre et d’y faire évoluer ses personnages selon un rythme qu’il maîtrise avec une justesse presque tragique. Entre ses mains, aucun être n’est épargné et rien n’est gratuit, tout porte à réfléchir ou participe à la création d’une image poétique vive qui ne nous quitte pas de sitôt.

La force principale de cette œuvre est le choix artistique de l’auteur pour représenter son personnage principal. L’idée de la caricature fonctionne dangereusement bien, invitant le lecteur à s’identifier et à se fondre dans cet être aux traits simples. De plus, Punpun n’apparaît pas uniquement sous la forme d’un oiseau, au fil du récit et des situations, de ses états d’âme et émotions vécues, le jeune garçon devenu jeune homme prendra d’autres formes toutes plus évocatrices et poétiques les unes que les autres. Le jeu d’une précision de scalpel que fait Inio Asano avec la construction de la figure de Punpun est tout simplement vertigineuse, sans faille. Je n’avais jamais encore vu cela exploité de la sorte et cela ne fait que confirmer l’intelligence créatrice d’un jeune auteur extrêmement prometteur.

L’autre grande réussite de l’œuvre, comme on peut le retrouver chez Dead Dead Demon’s Dededededestruction, est la profondeur insufflée au récit. Des réflexions poignantes qui ne laisseront personne indemne et qui bousculent la tête et le cœur sans ménager habitent les pages de Bonne nuit Punpun. Celles-ci sont presque organiques, on sent parfois les pensées des personnages pulser entre nos mains, entre le papier des pages et notre peau. Inio Asano sait non seulement capter la réalité et les gouffres de l’être humain mais il sait aussi les rendre avec une vraisemblance méticuleuse. Tant de personnages, en plus de Punpun, m’ont troublée de leur réalisme et des travers leur être qui les rendaient parfois presque laids mais finalement toujours plus (trop) humain et en ce sens tellement beaux dans leurs imperfections et leurs erreurs.

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Sachi & Punpun

En plus d’une galerie d’êtres sensibles et fragiles, on découvre le milieu du manga indépendant et de la création artistique. Inio Asano présente des personnages issus de cette sphère si particulière et riche qu’il est agréable de découvrir.

Bonne nuit Punpun m’a ébranlée par l’intensité de son univers, la profondeur de Punpun et de certains autres personnages, j’avais parfois l’impression de me regarder sous toutes mes coutures intérieures, des plus discrètement belles aux plus douloureusement laides. En refermant chaque volume je (re)découvrais la possibilité que peut avoir une œuvre de faire trembler, vibrer et frissonner avec une force incontestable. Dire que cette lecture a été obsédante serait un euphémisme… Certaines cases m’ont coupée le souffle, certes parce que le trait d’Inio Asano est maîtrisé et splendide, mais surtout parce que j’avais l’impression que le creux de mon être avait été sondé et tracé. Chaque page m’emmenait plus loin, me faisait quitter la réalité, m’en apprenait un peu plus sur moi, me permettait de moins culpabiliser, et surtout, je me sentais moins seule… Quelqu’un posait des mots et des images sur l’indicible noirceur qui grouille et vit en moi, me permettant de m’habiter pleinement sans la nourrir, simplement consciente qu’elle est là, qu’elle fait partie de moi, comme tout être sensible en possède probablement une…

La fin de la série est une montée en puissance vertigineuse, à perdre le souffle, qui gifle et prend au ventre. Je ne vous cacherai pas qu’on ne sort pas indemne de la lecture. J’ai quitté des yeux la dernière case la vue embrouillée, n’apercevant plus le monde de la même manière, palpant la vie du bout des doigts, la serrant fort dans mes poings, prise d’une assurance nouvelle. La violence fragile inhérente à cette œuvre d’Inio Asano a laissée des marques et j’espère ne jamais avoir à les chercher sans les trouver, j’espère qu’elles seront toujours là, quelque part dans un recoin de ma tête, pour me rappeler qu’une œuvre sera toujours là pour m’accueillir quand le doute trouble la vue et oppresse le cœur.


BANDE SON

En lisant Bonne nuit Punpun, j’ai écouté en boucle cette musique d’Alt-J qui créait l’ambiance idéale pour ce manga:

 

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