Être délicieusement dérangée par un coup de génie grâce à Dérangés de Violaine Leroy

 

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Planche de Dérangés par Violaine Leroy

Des gestes égarés, éparses, projetés en avant, en arrière, de tout bord tout côté. Dans la nuit, tout semble s’animer, prendre vie et se jouer de toi. Tu as beau tout replacer, tout remettre à sa place, dans des boîtes, dans des tiroirs et des armoires, chaque jour tout recommence. Tu rentres chez toi découvrir la nouvelle œuvre, cherche à la décrypter, cherche à comprendre. Déjà épuisé. La nuit tu ne dors pas, tu bosses. Tu surveilles. Tu gardes d’autres œuvres d’art, celles qu’on a signées, celles qu’on expose au public dans des cadres sous les projecteurs. Tu replaces tout, méthodiquement. Tout doit être à sa place, sa place…

« Au début tout est noir. Et puis, ça commence. »

C’est la couverture de Dérangés par Violaine Leroy qui a attiré mon œil, son poids dans mes mains m’a rassurée, l’épaisseur des pages glacées et le trait fin, précis, méticuleux, libre et au crayon m’a donnée envie de feuilleter. La première page sur laquelle je tombe au hasard me donne une prédilection qui s’avère vraie : « C’est une œuvre d’art ».

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Récit en trois actes, on y suit l’histoire d’un gardien de musée, jeune homme aux allures solitaires, de Nenad, retraité dont la vie prend une toute nouvelle forme après sa confrontation à une œuvre d’art et de Judith, une jeune femme insomniaque qui ne parvient pas à démêler si ce qu’elle vit, voit, appartient à ses rêves ou à la réalité.

Violaine Leroy raconte, dans un trait et une narration baignés de poésie, l’histoire qui semble d’abord surréelle, hallucinée, de trois êtres que le monde extérieur observe comme des dérangés. On pénètre à tâtons dans l’œuvre, on tente d’y prendre ses marques, de trouver son souffle, dérangés par l’organisation des cases, par ce qui s’y illustre, ce qui s’y joue. Et finalement, le meilleur moyen de se plonger dans Dérangés est de se laisser imprégner par l’univers atypique et puissamment évocateur que Violaine Leroy campe dans une chorégraphie ingénieuse, nous invitant à suivre le rythme, à s’extraire du réel bien rangé, bien à sa place. L’autrice semble nous inviter à vivre une expérience de lecture autre, aux dimensions multiples, plus grandes que la page et le livre.

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Planche de Dérangés par Violaine Leroy

 

Avec le gardien de musée, on découvre l’angoisse de rentrer chez soi, d’y retrouver tous ces objets qu’il a beau remettre à leur place chaque lendemain et qui sont déplacés, dérangés, de nouveau chaque nuit alors qu’il est au boulot, au musée. Le personnage qui peut apparaître comme étrange, vaporeux, au tout début de l’œuvre finit par se cristalliser, à l’image même du récit, au fil des pages. On y découvre un être solitaire, qui semble avoir besoin de tout ranger à sa place, dans des cartons, des tiroirs et des placards. L’art prend place de manière très géométrique et structurée dans sa vie aux allures si rangée, rassurante, ne reflétant pourtant peut-être pas son intériorité…

Avec Nenad, on voit l’art qui s’impose et invite au dialogue. L’art qui dérange le quotidien en s’y glissant, jusque dans sa maison dans laquelle il défait l’ordre des choses pour créer partout. Il peint des mots sur les murs et questionnent le sens qu’on leur donne, il sculpte des œuvres visionnaires, qui le mettent dans un état extatique, avec les objets les plus triviaux du quotidien. Mais surtout, Nenad vit le drame de déranger ceux qui l’entourent, qui ne le comprennent plus, le voit comme un dérangé, eux-mêmes étouffant sous le poids de l’incompréhension. Pendant que Nenad semble chercher à communiquer autrement, à dire les choses par la création, il n’aura jamais été aussi incompris…

Puis, avec Judith, Violaine Leroy nous invite à vivre des scènes d’une grande intensité, chargées d’émotions immenses. Judith n’arrive pas à dormir, elle est insomniaque, déambule entre les corps dansant, vibrant et se frôlant dans les bars et les boîtes de nuit. Elle vit en décalage constant par rapport aux autres, dû à son manque de sommeil mais aussi à ses hallucinations cauchemardesques dans lesquelles les visages humains prennent les traits d’autres animaux et où le paysage urbain se déforme. Dérangée par ses rêves qui lui font perdre toute notion de réalité, par la réalité qui l’engloutit dans un cauchemar, par les hommes qu’elle croise, par la manière dont on la jauge, elle, la dérangée, Judith tente de survivre, de ne pas sombrer davantage, ne pas se perdre plus loin…

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Planche de Dérangés par Violaine Leroy

« Plus rien n’est pareil après ça. Tu comprends c’est… C’est difficile à décrire. C’est… Voyons… C’est une œuvre d’art. Au début, tout est noir. On est assis comme dans le compartiment d’un train, dans un tout petit espace, serré. Et puis, ça commence. Il y a des images vidéo qui défilent de chaque côté. Des images plutôt banales. Il y a cette musique aussi. Un peu étrange et très forte. À un moment, l’image défile à toute vitesse, la musique est plus forte et c’est très lumineux. Ça fait mal aux yeux presque. Et puis de temps en temps, il y a quelque chose qui change. On ne sait même pas si ça s’est vraiment passé. Un truc en papier qui flotte dans l’air qui se transforme en eau et en tâches de lumière et… Et parfois ça s’arrête. On voit des gens comme derrière une vitre. Ils nous regardent et leurs lèvres bougent. Ils nous parlent mais on ne peut pas comprendre, ils sont derrière la vitre. Je voulais savoir ce qu’ils disaient. Ça avait l’air très important. Mais je pouvais pas les comprendre. J’essayais. Ça avait l’air important. »

Chaque acte déchiffre l’histoire. Non seulement la narration emporte et ne dérange plus, mais les personnages deviennent de plus en plus complexes, ils ne sont pas simplement là pour soutenir le jeu de toute une œuvre qui manie ingénieusement les codes du neuvième art et nous raconte ce que peut faire l’art, ce que peut être l’art, dans nos vies. Ils ont une profondeur, comme une chaleur, qui grandit de page en page et se fait une place en nous. Ceux qui sont dérangés ne sont-ils pas plutôt ceux qui posent ces regards dérangés sur eux ? Ceux qui les excluent ? Ceux qui abusent ? Ceux qui refusent le bouleversement des cases ?
De plus, au terme du récit, tous les éléments se lient et se délient, des nœuds se font et se défont. Le lecteur comprend et est même temps appelé à relire les premières pages et en savourer la maîtrise vertigineuse que nous offre Violaine Leroy de sa splendide œuvre. Dérangés a fait entrer l’art de nouveau dans mes journées, m’a habité le temps de ma lecture, m’a sensiblement marquée et a déconstruit quelque chose au creux de moi pour mieux me permettre de regarder le monde qui m’entoure. L’incommunicabilité est présente tout au long du récit et pourtant l’autrice nous communique tant, sur ses personnages, sur l’art, sur la réalité, sur la narration du neuvième art et sur nous-mêmes et notre sensibilité.

Je vous souhaite d’aussi belles expériences de lecture et des découvertes aussi magnifiques que l’a été pour moi celle de Dérangés de Violaine Leroy.


BANDE SON :

Vibrer à la lecture de Dérangés aussi fort que Son Lux sait me faire vibrer au creux du ventre avec « Now I want » :

 

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