Première petite chronique pour parler de poésie, ou comment faire entrer vivement la vie dans tous les recoins de son être

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Illustration par Kelsey King

Pendant longtemps j’ai lu de la poésie en secret. Sans oser le dire. Me disant que ma façon de lire était inappropriée. Je ne suis pas d’étape, je ne suis pas toujours sûre de comprendre. Étais-je légitime de dire que je lisais de la poésie ? Je voyais ce genre littéraire comme de l’or, du diamant, et j’avais les mains bien trop sales pour tenir quelque chose d’aussi précieux. À force de me répéter que j’étais trop nulle pour en saisir l’essence, j’ai fini par le croire et ne plus trop m’en approcher… Je regardais avec envie ceux qui en tenaient dans leurs mains, qui en parcouraient les rayons dans les librairies et les bouquineries. Et puis, pendant un mois d’avril compliqué où j’essayais de me rappeler comment on fait pour accorder les battements de son cœur à son souffle et à la vie, je suis tombée sur un petit livre tout vert, tout beau et j’ai lu le titre à voix haute, Chien de fusil, ça coulait dans ma gorge et ça me réchauffait déjà un peu. C’était un recueil de poésie d’Alexie Morin. Les mains moites, les nerfs en bataille, je l’ai serré fort entre mes doigts et je me suis dit que je ne pouvais pas le laisser partir. Une fois à la maison, je me suis installée au fond de mon lit, et je l’ai lu. Une fois. Les yeux plein d’eau, le ventre chaud, le cœur agité. Deux fois. Yeux hagards, avoir mal de tant se sentir comprise, avoir mal de lire des mots qui font tellement sens. Trois fois. Voilà, c’était cela. Je comprenais enfin ces êtres rayonnants qui parlent de livre d’une vie, de livre qui sauve de tout et surtout de soi. J’ai commencé à m’habiter le jour où j’ai lu trois fois de suite Chien de fusil d’Alexie Morin. Plus jamais je ne me suis dit être illégitime de lire de la poésie. Depuis, je rêve d’enseigner les poètes qui me permettent d’habiter la vie, la rendre plus habitable pour emprunter l’expression à la très merveilleuse Véronique Côté. Un vendredi d’octobre, avant de me bourrer la face de poulet au curry avec le V de ma vie et la splendide Moustique je suis passée par la fantasque librairie montréalaise Le Port de Tête, des recueils de poésie en main, prête à passer à la caisse dans le brouhaha d’un lancement littéraire qui battait son plein. J’ai tourné la tête, je l’ai vu là derrière ces livres baignés de beauté et d’imaginaire créateur, aussi lumineuse que dans ma tête, Alexie Morin. Je lui ai serré la main, je lui ai dit merci, un merci plein de flou, d’œil sensible et de pupille noyée. Parce que l’on n’en lit pas assez, parce que l’on n’encourage pas assez les auteur.es de poésie, parce que je pourrais en parler des heures, je lance aujourd’hui cette chronique, série d’articles funky et sans prétention sur des textes de poésie ! Et vous aussi, si le cœur vous en dit, n’hésitez pas à partager vos petits recueils de poésie pref’ en commentaire !

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Illustration par Cynthia Tedy

« La poésie naît spontanément du choc d’images, de la mêlée de sens, de l’accident. Elle jaillit de l’imprévisible, et par son surgissement elle nous lave le regard, la tête, le cœur. La poésie est, par définition, neuve : éternellement nouveau-née. C’est l’actualité brulante de cette naissance qui engendre la soif de (re)commencement en nous. Alors que tout nous parle de notre fin nous rêvons sans l’admettre de début du monde. Alors que tout concourt à nous faire croire que le bonheur se trouve dans une tranquillité forcenée, forme d’immobilité de tout notre être, pensée et imaginaire rompus à un confort où la vulnérabilité se dilue (c’est là le but ultime de l’exercice : ne plus rien sentir, ni peur, ni manque, ni chagrin – mais ni joie ni courage non plus), l’image soudaine, la percée, la réinvention de notre être par la poésie vient ébranler cette certitude : et si ce dont nous avions vraiment besoin, c’est d’un souffle inconnu, une flambée, d’un mouvement ? »

La vie habitable, Véronique Côté


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Fourrer le feu de Marjolaine Beauchamp

C’est ainsi que j’ai découvert les fabuleuses Éditions de l’Écrou, avec ce recueil de « pyromanie émotionnelle » de Marjolaine Beauchamp. La construction du livre en différentes sections portant comme nom des critères diagnostiques du trouble de la personnalité limite tirés du DSM-IV-TR m’a d’abord intriguée au premier feuilletage de l’œuvre. Le langage de la poète est délié, sans pudeur et d’une férocité brûlante. La poésie de Marjolaine Beauchamp est vive et cruellement juste, terriblement honnête et d’une exactitude embrasée. L’auteure veut fourrer le feu et ne cache pas ses troubles. Ce faisant, elle met les mots et fait naître des images nécessaires sur des blessures et des angoisses partagées en silence entre trop d’êtres. Elle dévoile vers après vers une réalité de nœuds dans la gorge et de gouttes de sueur qui descendent le long du dos.

SOCIAL ANXIETE DISORDER

Aller pisser dans un endroit public

Traverser cette foule
Qui regarde mon linge
Ma posture
La façon dont je place mes bras
Ne pas accrocher cette chaise
Ma cadence de truck en feu
Je voudrais être ces jeunes filles
Qui vont pisser à deux
Dans leur vibe de cheerleader
En riant aigu.

On y lit nos travers, notre anxiété, nos failles qu’on tente de maîtriser à coups de barrages fragiles, nos plaies béantes qu’on ignore en s’imaginant qu’elles se soigneront toutes seules pendant qu’on continue de se grafigner un peu partout. Et puis il y a la rencontre d’un autre tout aussi scrapé que soi. Le sujet du recueil de Marjolaine Beauchamp s’éprend, on devine le couple qui tente de s’élever à deux mais semble mieux s’enfoncer. Les mots s’enchaînent et tracent une nouvelle détresse.

WARP

Ça se passe la nuit
Inception de pleine lune
Assise sur la toilette
Je me cherche une âme sœur
Au pire un fix
Ces amours vortex
Desquelles on ne revient jamais
Totalement

Au lieu de les laisser mystérieux
Loin de ma grip
Loin de ma tork
Proche de l’âme
Loin du monstre
Du dedans

Cleptomane de l’amour
J’arrache les hommes à la vie.

Plus on avance dans la lecture, plus les mots nous déchiquètent, plus ils sont précis et acérés. Le feu pogne autour de soi. Je lisais Fourrer le feu dans le métro et partout ça brulait, partout ça s’enflammait du rythme vif et impétueux de ces poèmes si vrais.

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Gif par Skull Heads

LES ABYSSES

J’ai déjà vu le pire

Alors je ne suis pas sûre
Que j’ai vu le pire
Mais tout de même
Ça lui ressemblait.

Le feu ne s’éteint pas. Il brûle, constant, éternel, là. Ça sent le cramé. La braise s’est nichée dans les cendres et à la moindre brise les flammes reviennent. Dans cette femme qui marche à tâtons, qui dévoile ces vérités qu’on s’évertue tant à polir, il y a un peu de soi. Et pour ça, merci Marjolaine Beauchamp.

Il ne me reste plus qu’à vous dire à bientôt pour une nouvelle petite chronique sur les œuvres de poésie qui me soulèvent haut et exaltent la vie dans mon cœur.

Je vous souhaite de ne jamais vous retenir de plonger dans les œuvres qui vous appellent, sous aucun prétexte, et ne jamais vous sous-estimer face à un texte. Rien ne devrait faire obstacle au plaisir frissonnant qu’apportent les mots !


BANDE SON :

J’écoute cette musique et il me semble qu’elle s’accompagnerait à merveille des mots puissants de Marjolaine Beauchamp :

 

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2 réflexions sur “Première petite chronique pour parler de poésie, ou comment faire entrer vivement la vie dans tous les recoins de son être

  1. Coucou Florence ; déjà merci pour ton partage, tu m’encourages et tu m’intrigues en même temps avec ta lecture de Beauchamp, je vais vois si je le trouve en Suisse
    A plus
    Lyne xx

    J'aime

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