Lire une œuvre d’Ursula K. Le Guin en plein voyage dans le bas du fleuve Saint-Laurent et revenir revigorée

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« Le vent avait tourné et le voile crasseux qui flottait au nord dans le ciel était devenu une brume ; le petit soleil pâle d’hiver s’entourait d’un grand cercle pâle – le cercle des neiges. Et voilà ! Voilà ce que Wold voulait dire à Agat. Il allait neiger. Non pas une pincée de sel comme la dernière fois, mais de la vraie neige, de la neige d’hiver. Le blizzard… Ce mot qu’il n’avait pas entendu ou prononcé depuis si longtemps lui fit éprouver une sensation étrange. Pour mourir, donc, il lui fallait retrouver le paysage froid et monotone de son enfance, il lui fallait rentrer dans ce monde de blancheur, ce monde de tempêtes. »
– Planète d’exil, Ursula Kroeber Le Guin, p. 133

Il y a des livres qu’on choisit de lire par pur hasard au meilleur moment de sa vie. La coïncidence fait souvent de cette expérience de lecture quelque chose de bien plus intense que si le même livre avait été lu durant une autre période. D’ailleurs, il y a des livres que je n’ose pas encore relire, de peur de découvrir qu’ils ne sont pas aussi puissants que lors de ces lectures où tout s’aligne pour permettre de s’immerger comme jamais dans une œuvre et en apprécier l’essence jusqu’à la dernière goutte. C’est ce qu’il s’est produit durant ces derniers jours avec Planète d’exil d’Ursula K. Le Guin. C’est pourquoi j’écris ces quelques lignes dans la précipitation, de peur de perdre le moindre grain de ce que je ressens encore et qui me quitte pourtant, petit à petit, en fumée diffuse, en brume dispersée, parce que la vie continue, peu importe ce que l’on voudrait, le temps passe. Les instants filent et défilent. Les moments ne sont pas figés. C’est là toute la beauté de la vie, ces instants en sont d’autant plus vivants, instables, imprévisibles, il faut en capter les infimes parcelles, s’en délecter intensément pour s’assurer de ne pas les oublier.

J’ai eu le bonheur fou de passer quelques jours dans le coin de pays de mon père, là où le fleuve est bavard, où le ciel raconte tout un tas d’histoires, où la nature est bien en vie et toute aussi ondoyante et agitée que les instants. L’eau peut être nerveuse tôt le matin et assoupie l’heure qui suivra. Il est possible de s’installer toute une journée durant devant ce paysage mouvant et ne jamais cesser de le redécouvrir. Observer le bas du fleuve, le parcourir, y marcher, y grimper, s’y perdre et s’y retrouver c’est comme lire et relire une excellente œuvre, les surprises sont multiples et les émotions sont grandes. On se met aussi à l’affectionner avec une force qu’on ne se connaissait pas capable de déployer.

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Dans Planète d’exil d’Ursula Le Guin, la nature est un personnage central, essentiel, nécessaire, vivant et palpitant, qui communique avec les habitants de cette planète autant que chacun est capable de lire son langage. Elle ne sauve ni ne guérit personne, la nature n’est pas là pour l’être humain, elle n’est pas à son service, c’est à lui d’entrer en contact, de prendre ce qu’elle lui donne et de lui rendre autant s’il veut pouvoir survivre dans cet univers hostile. L’univers est menaçant parce qu’habité par des êtres malveillants. La nature, quant à elle, est ce qu’elle a toujours été, ni accueillante ni ennemie, elle est là dans toute sa puissance, à nous de savoir y vivre ensemble.

Ainsi, à travers ce fil décousu d’impressions et de sensations, je tente de parvenir à vous écrire sur Planète d’exil de Le Guin, petit roman d’à peine 189 pages qui est, selon la chronologie de l’univers auquel il appartient, le second du cycle de Hain (que je lis en quatrième, merci au concept de cycle qui n’impose pas un ordre de lecture de chaque œuvre). Je l’ai donc choisi par hasard à L’Euguélionne, et comme il n’est pas bien grand et qu’il est prenant, j’ai décidé de le prendre avec moi pour ce petit périple de quelques jours les pieds au bord du fleuve. Quel merveilleux hasard !

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Cette œuvre est le récit d’Agat Jacob, un être humain, et de Rolerie, une hilfe, une étrangère. Ou alors, ne serait pas plutôt l’inverse ? Rolerie, une être humaine et Agat Jacob, un Hors Venu, un étranger… Comme à son habitude, Ursula Le Guin brouille les pistes quant à l’identité de ses personnages et nous montre que nous ne sommes jamais ce que nous croyons être aux yeux des autres. Nous ne sommes pas non plus ce que nous pensions être à nos propres yeux d’ailleurs… L’identité, quelle notion complexe qu’il est possible de creuser à l’infini.
Il existe donc cette planète d’exil où s’est posé un vaisseau contenant des milliers d’êtres venus d’une autre planète (les Hors Venus). Ceux-ci sont coincés depuis plusieurs années sur cette terre d’accueil où habite déjà un peuple qu’ils nomment les « hilfes », en opposition au fait que les humains, ce soient eux-mêmes. Les hilfes forment une société ancienne qui vit en harmonie avec la nature depuis des siècles. En effet, elle rythme et organise sa vie en fonction des saisons au cycle surprenant (l’hiver semble durer plusieurs années…). Afin de ne pas perturber leur fonctionnement et ne pas déclencher d’hostilités, les Hors Venus décident alors de calquer leur façon de vivre sur celle des hilfes. Le hic ? Ils sont issus d’une société très en avance sur celle des hilfes qui n’ont toujours pas inventé la roue et ont encore du mal à maîtriser le feu… Réparer le vaisseau, construire un moyen de communiquer avec leur planète d’origine, bâtir des laboratoires, tout cela est alors impossible pour les Hors Venus qui devront tenter de survivre dans le climat farouche de cette planète.
À cela s’ajoute le fait qu’une grande guerre se prépare, tout un peuple, les Gaal, est enfin prêt à tout raser, détruire, posséder, tuer, brûler, abuser, hanter et anéantir tout ce/ceux qui se trouveront sur leur passage. Les autres sociétés doivent se comprendre, s’écouter, s’allier et tenir bon face à l’attaque qui se prépare. C’est alors que deux êtres se rencontrent et, Ursula Le Guin oblige, vivront une vie plus grande qu’eux, plus grande que la planète, plus grande que l’univers. Une vie vertigineuse, à couper le souffle, non moins remplie de douleurs et d’échecs, de pertes et de blessures. L’autrice de Science-fiction crée ainsi des personnages profondément touchants qui nous font réfléchir sur notre langage, notre manière de se dire, d’exprimer son intériorité, de communiquer l’incommunicable.

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J’ai donc suivi le récit prenant de Rolerie et Agat au rythme des flots, du vent dans les arbres, de la tempête de neige et du paysage infiniment immense qui se déployait sans cesse sous mon regard enchanté. Alors même que Rolerie traverse la neige pour sauver une première fois Agat gisant et perdant son sang, je m’agrippais aux arbres pour ne pas perdre pied en direction d’un charmant sommet. Agat se tenait droit dans la neige, le visage couvert de cicatrices, le souffle court, le vent glacial comme des milliers de poignards dans son torse, le sourire non moins étincelant pendant que je reprenais mon souffle, les jambes un peu molles, buvant la beauté du paysage et embrassant de tout mon corps l’étendue du fleuve pour en sentir chaque fragment alimenter de nouveau mon être avec cette énergie folle. Rolerie entendait la voix d’Agat lui conter les nœuds de son ventre pendant que je me perdais dans la chaleur de celui qui seul sait me dire sans mots. Hilfes et Hors Venu fêtent et vivent éperdument pendant que je partageais des rires et des instants d’une légèreté frénétique avec mon père et V.

Évidemment, le fait que la nature soit un personnage central de Planète d’exil a eu son impact dans ma lecture de l’œuvre tant j’étais bouleversée par la nature du bas du fleuve. L’hiver qui s’immisçait sur la planète au même rythme que la tempête couvrait les routes de neige, les arbres qui s’étourdissaient dans une valse les uns avec les autres, portés par le vent, semblaient être les mêmes que ceux que j’observais chaque jour. J’écoutais les vagues s’éclater contre les rochers et avais l’impression d’entendre la voix de cette nature d’Autreterre.

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Planète d’exil d’Ursula Le Guin est alors devenu ce genre de livre. Ce livre que je ne relierai pas de sitôt, de peur d’altérer mes souvenirs si intenses de ces derniers jours. Je me suis attachée aux personnages qui m’ont accompagnée lors de ce petit voyage dans ma planète d’exil. Celle qui respire, pulse et vit à seulement 4h00 de route d’ici, là où le fleuve s’étend, où le ciel s’étale, où l’un et l’autre se mêlent et racontent ensemble des récits d’un autre temps, d’une autre ère, d’autreterre. J’ai été aussi émue devant le paysage chaque matin que je l’ai été en lisant en la fin du roman, le dénouement de cette histoire d’un amour passion, amour interdit, à contre courant, contre vents et marées, contre tout, surtout contre les autres qui ne comprennent pas parce qu’ils ne font pas l’effort d’écouter, d’observer, de lire ce nouveau langage que deux êtres créent et réinventent à chaque histoire.

Je suis rentrée hier soir dans la nuit, j’ai fermé cette œuvre d’une beauté frissonnante dans le bus de retour. J’ai le cœur qui palpite de revoir l’eau à perte de vue, les montagnes de l’autre côté du fleuve et de repenser à la sagesse qu’apporte Le Guin à travers Rolerie et Agat. La force d’être soi, la puissance d’aimer sans jamais faire de concession, à se perdre pour enfin se trouver, être, respirer, hurler, pleurer, avoir peur, souffrir parfois mais toujours avoir le cœur qui bat fort, qui cogne et notre corps qui se soulève, qui est vivant.


BANDE SON :

Écouter l’électro de Fakear et entendre la musique de cette planète…

 

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Une réflexion sur “Lire une œuvre d’Ursula K. Le Guin en plein voyage dans le bas du fleuve Saint-Laurent et revenir revigorée

  1. Hello J’accroche moins dans la fiction , mais ma chère Florence, redis moi le livre de Margolaine avec le feu ; la poésie que je veux me procurer ; il m’intrigue

    Bisous
    Lyne

    J'aime

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